jeudi 11 décembre 2008

Prière du soir


Depuis au moins une demi heure, j’étais en train de négocier un petit objet aux puces de Jaffa, une très belle main de fatma en verre, soudain le propriétaire du magasin s’agite, il s’impatiente, il rassemble ses affaires sur le comptoir, remet des objets en place, passe un coup de fil en vitesse, je ne comprends rien, il parle en Perse, c’est beau le Perse, ça chantonne, ça danse, à l’écouter parler, ça fait l’effet d’une langue aux angles ronds, ça m’est apparu moins direct, moins vif, moins fort que l’Hébreu de la rue que j’entends tous les jours, pas celui des sphères feutrées des intellectuels, du cinéma d’auteur, de la station radio 88, le soir tard, pas la langue des conférences feutrées ou de certains vieux élégants, je parle de la langue qu’on entend tous les jours, celle des hommes et des femmes qui ne s’entendent plus, celle des jeunes et des enfants qui crient pour montrer qu’ils existent eux aussi, parce qu’il faut prendre sa place sinon personne ne vous la cédera, la langue de tous les jours qu’il convient
d’exprimer avec vigueur et assurance, surtout pas avec indifférence, comme dans les programmes de télévision, et avec l’efronterie de convenance, comme sur la chaîne de radio 102 Tel Aviv, dans un programme quotidien supposé être une satire sans filtres de ce qui s’est passé la veille, où le couple d’animateurs, un homme à la voix virile et une femme qui s’évertue en permanence à montrer qu’elle aussi elle peut être très virile, les deux se crient dessus, se lancent des insultes que les auditeurs doivent comprendre comme étant une très grande forme de complicité, des insultes pour nous dire qu ils s’aiment et qu’ils s’admirent mutuellement pour leur art de la critique acerbe, une langue de tous les jours qui n’est jamais sereine, jamais tranquille, se fait rarement douce et calme comme dans les vielles civilisations qui sont restées en place sur les mêmes lieux, comme en Inde peut être, ou en Chine, sûrement aussi pour d’autres raisons.
Il achève sa conversation, il ferme son téléphone portable et ne semble plus du tout être intéressé par une transaction avec moi. Je lui demande s’il ferme déjà boutique. Il me répond à peine, comme s’il était déjà ailleurs, il me dit que si je le souhaite, je peux l’attendre dehors, le temps qu’il finisse sa prière du soir (Arvit : de erev soir), mais là, je dois sortir. Je me dis que c’est étrange, le temps qu’il se rende à la synagogue, même du quartier et qu’il revienne, une heure sera passée au moins, et il sera déjà tard pour ce genre de petit commerce, qui ferme en général en début de soirée. Nous sortons ensemble, lui avec son livre de prière. Tous les commerçants de la rue font de même, tel un rituel, dans le silence, avec maîtrise et calme, ils se regroupent tous, les jeunes, les moins jeunes, tous avec leur livre ouvert, commencent à prier en silence, en chuchotant des lèvres, certains remuant leur buste, d´avant en arrière, comme cela est parfois devenu une habitude, pour accompagner et donner de la vigueur à l’acte de prier, dans les synagogues ou salles d’études.
Se joignent à eux, certains passants, des enfants aussi. Les autres passants continuent librement leur chemin, certains attendent que les commerces reprennent leurs activités.
Ils prient faces aux étals, ni les couleurs ni les formes, ni l’apparent fouillis et
extraordinaire variété des objets disposés, posés, suspendus, étalés ne sauraient les perturber dans leur sérénité retrouvée. Ce sont leurs étals à tous, c’est leur quotidien et ils prient à coté, au milieu, au sein de leur lieu de travail et de ce qui les font vivre.
Parmi l’incroyable amoncellement de trésors, beaucoup importés de Chine ou d’Inde: Tapis de pique-nique, tissus, petites boites en bois, sacs, paniers, céramique Arménienne, main de fatma en pâte fimo, en verre, en plâtre, en tissu, vaisselles, costumes de danse du ventre, foulard keffieh au tissage bicolore rouge, bicolore noir, calumets de la paix,…

Avant d’arriver aux puces en passant par le front de mer, une jeune femme déployait des gestes avec ses paumes de mains qu’elle remuait délicatement face à la mer et au ciel, comme si elle les caressait. Elle s’adonne seule en regardant les vagues et l’au delà, à cette forme de prière, alors que tout son esprit parait saisi, comme si elle n’était plus là.

Elle n’entend, ni ne voit, l’homme derrière elle, qui lui, n’a pas décroché, il ne médite pas, il ne prie pas, il ne s’adresse ni aux vagues, ni aux cieux, il parle à l’aide de l’une de nos extensions anatomiques locales, le téléphone portable ou la troisième oreille.

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